Benkrizi mosta

Moulay Benkrizi, l’icône de la musique andalouse

Hadj Moulay Benkrizi est une figure emblématique de la musique andalouse à Mostaganem. Un artiste aimé et respecté pour son affabilité et sa générosité. Son nom est lié à cette musique savante, héritée de l’âge d’or de l’Andalousie, musique raffinée qu’il fera fleurir sur les rives de Mesk-El-Ghanaïm.

Mostaganem se rappellera du rôle capital que le Maître jouât dans l’enracinement et l’essaimage de la musique andalouse. Il dirigea la première section de musique andalouse créée à la fin des années 60 avant de prendre en main l’association du Nadi Hilal Ettaqafi. Il a introduit, pour la première fois à Mostaganem, l’initiation à la nouba selon les canons d’apprentissage tels qu’enseignés dans les associations.

Et l’apothéose viendra quelques années plus tard. Le maître réussira, au terme d’un travail titanesque, l’incroyable gageure de faire entrer Mostaganem dans le gotha des villes "andalouses" comme Alger, Blida, Tlemcen, etc. Une véritable odyssée menée par un artiste convaincu dont voici quelques étapes d’un parcours andalou des plus exaltant.

Moulay Ahmed Benkrizi est né le 04 septembre 1931 à Relizane. Son père Belahouel, cordonnier de son état, est un fervent mélomane qui s’entoure d’amis musiciens, parmi lesquels nous citerons le violoniste Hadj El-Ghali Ould Bey, qui jouait dans les orchestres moghrabi (chaabi) de cheikh Abderrahmane Benaissa (1895-1958) et du cheikh Belkacem Ould Said (1875-1946), celui-là même qui initiera à la mandoline, le petit moulay, âgé alors d’à peine 07 ans. Et ce qui n’était qu’un jeu, va se muer peu à peu en une véritable passion.

Durant son adolescence, Il s’appliquera à reproduire des airs entendus à la radio ou mémorisés lors des soirées animées à Mostaganem, par des chanteurs célèbres d’Alger et de Blida, tels Abderrahmane Belhoucine, Ahmed Serri, Hadj Mahfoud, Dahmane Benachour. Au lycée Zerrouki Cheikh Ben Eddine, ex-René Basset de Mostaganem, il poursuit avec sérieux et grande assiduité sa scolarité en série lettres.

En 1954, il obtient haut la main le baccalauréat. Le jeune bachelier voit s’ouvrir devant lui, une prometteuse carrière dans les finances. Il est sous-directeur des impôts à Tiaret, Directeur des services financiers à Mascara. Mais la çan’aa lui colle à la peau et son rêve est de percer les secrets de la Nouba. Son destin bascule, quand en 1964, il est muté à Alger au ministère des finances.

Ses prières ont été exaucées. Le voilà donc à Alger, au pays même de la çan’aa. Saisissant cette aubaine, il saute sur cette opportunité et s’inscrit à la prestigieuse association "El Djazairia- El Mossilia" de musique andalouse, créée en 1951.

Ses maîtres sont Hadj Abdelkrim M’Hamsadji, Hadj Mohamed Bensemmane et Hadj Omar Bensemmane. Ce sera ce dernier qui prendra véritablement en charge sa formation musicale, laquelle sera complétée et étoffée, après le décès du maître, par Hadj Mohamed Khaznadji, disciple du maître Abderrahmane Belhoucine.

Hadj Moulay regagne ses pénates en 1966. L’année suivante sera créée à Mostaganem, la Section de Musique Andalouse du Cercle du Croissant (SMACC), sous les auspices de Hadj Bouzidi Benslimane (1912-1990), un grand passionné de çan’âa et ancien disciple de Habib Bentria (1902-1950 ).

Hadj Moulay, frais émoulu d’El djazairia-El Moussilia, va s’investir avec une rare ardeur dans cette toute nouvelle section, dont il sera bien évidemment la cheville ouvrière et le professeur attitré.

Cette section, dont l’existence sera éphémère, est composée au départ par un noyau de musiciens, pour la plupart des transfuges du chaabi (Bendamache Abdelkader, Benghali Hacène, Benmansour Mustapha, Benghali Mansour, Bacha Aoued, Hamdane, Mezadja Harrag...), lesquels bénéficiant d’un enseignement de premier plan prodigué par le maître, iront taquiner pour la première fois la Nouba, devenue sous sa houlette moins ésotérique.

Hadj Moulay Benkrizi conforté par son expérience dans la SMACC, présentera en 1972 à Alger, au troisième festival de musique andalouse, après d’harassantes années de formation, la première véritable association de musique andalouse de Mostaganem devant un parterre de connaisseurs, conquis par le doigté prometteur de ces musiciens venus de la "petite" ville de Mostaganem.

L’orchestre était constitué de Moulay Benkrizi; Mohamed Tahar, Benmansour Mustapha, Benatia Noureddine, Benyahia Benyahia, Benkrizi Fodil, Benbrahim, Benbernou Mohamed, Boukridia Aissa, Benghali Mansour; Benhaoua; Khalifa Abdelkader, etc...)

Cette association qui portera le nom de Nadi El Hilal Ettaqafi (sa dénomination se voulait un hommage au doyen Cercle du croissant fondé en 1912), laquelle gagnant en maturité, sera vite adoptée par la "famille andalouse" et ira étaler sa classe à Tlemcen (tous les festivals de la musique traditionnelle de 1974 à 1990, Constantine (tous les festivals du malouf, de 1981 à 1987),  Alger (tous les festivals du printemps musical, de 1985 à 1989).

Grand perfectionniste, âami Moulay, comme l’appelaient avec beaucoup de déférence ses nombreux élèves, était connu aussi bien pour sa rigueur que pour sa générosité, qualités qui le caractérisaient et dont se souviennent encore aujourd’hui, avec grande émotion, ses anciens élèves.

Dans la vie, sa franche bonhomie et l’étendue de sa culture, en faisaient une personne dont on recherchait la compagnie. Tout en lui respirait l’équilibre. Et dans l’harmonie de ses gestes, de ses mots, dans sa prestance même, la boutade fleurissait à tout bout de champ sur ses lèvres, comme un délicieux contrepoint.

Benkrizi jeune

Né le 4 septembre 1931 à Relizane, Moulay Ahmed Benkrizi est une icône de la musique andalouse à Mostaganem. Avec Hadj Bouzidi Benslimane, il a fondé en 1967 la section de musique du cercle du croissant et a débuté de transmettre son savoir aux jeunes. Elève de Mohamed Bensemane, Abdelkrim M'hamsadji, puis Omar Bensemane et Mohamed Khaznadji. Président d'honneur de l'association culturelle Ibn Badja de Mostaganem. Il est décédé le 07 février 2017 à l’âge de 86 ans.

En 2008, lors de la soirée hommage que lui organisa l’association Ibn Badja. Elégant et la démarche leste, il affichait ce soir là un visage des plus radieux. Avant de rejoindre la scène, il m’annonça en aparté, sur un ton amusé : Vous ne savez pas le clou du programme de ce soir ? Devant mon air dubitatif, Hadj Moulay s’empressa d’éclairer illico ma lanterne : « Eh bien, figurez-vous que moi le maître, mes anciens élèves veulent me faire chanter ce soir. Et étouffant un rire, il ajouta l’œil brillant : sans doute pour se souvenir du bon vieux temps où j’étais leur maître... chanteur ! ».

La boutade lancée, le maître s’éloigna dans un rire franc qui mit beaucoup de joie autour de lui. Ce soir là, le maître chanta d’une voix mélodieuse et puissante qui charma l’auditoire. Cette voix qu’il prêtera de bon cœur pour l’appel à la prière, tout comme l’avait fait en son temps, l’illustre Mahieddine Bachtarzi.

Musicien raffiné à l’archet gracieux, Hadj Moulay Benkrizi qui partageait une profonde amitié aussi bien avec les maîtres d'Alger qu’avec les maîtres du gharnati et du malouf, était certes foncièrement andalou, mais avait aussi comme ces artistes rares, plusieurs cordes à son arc : Il était un fervent passionné de Culture dont il aura sondé un large éventail.

Et si sur le plan patrimoine musical, il aimait écouter le Chaabi - dont il se délectait des superbes qacaïde de Benkhlouf, de Benmsaib et d’El-Maghraoui, surtout lorsqu’elles étaient mises en musique et chantées par son ami le cheikh Maâzouz Bouadjadj. Il avait gardé aussi dans ses tréfonds, étant ancien bachelier littéraire, un penchant naturel pour la littérature et un talent avéré pour l’écriture, comme l’attestent ses nombreuses publications dans lesquelles l’on reconnaît la finesse et la ciselure du maître.

Il savourait également la musique classique universelle (particulièrement les œuvres de Strauss et de Verdi) et avait dans sa jeunesse, taquiné les planches (jeune lycéen, il avait joué dans les fourberies de Scapin de Molière).

Lors des concerts andalous, sa présence était réconfortante et sa paternelle sollicitude lors des fêtes de fin d’année scolaire, était appréciée et comblait aussi bien les élèves, les parents que les nombreux adeptes de la Nouba. Président d’honneur de l’association Ibn Badja, son amicale contribution dans les réunions du comité était un gage de réussite.

Tout cela pour souligner que malgré son âge et une santé précaire, le cœur de âami Moulay continuait tel un métronome, à battre encore la mesure. Lors des débats, Hadj Moulay retrouvait comme par enchantement sa vitalité et son allant, et après avoir longuement écouté, encourageait et bénissait les initiatives.

Cette étonnante alacrité, il la retrouvait également lors des rendez-vous annuels du lycée Zerrouki, retrouvailles qu’il ne rataient pour rien au monde. Pourtant, sa silhouette familière s’était éclipsée de la scène andalouse. Pendant ces moments de vide, l’orchestre avait beau s’élever, il manquait quelque chose d’indicible aux belles octaves grenadines. 

Nous avions appris avec une grande peine que âami Moulay était souffrant et qu’il s’était retiré pour livrer son dernier combat. Stoïquement et armé d’une foi inébranlable. Homme très pieux, il vivait dignement sa douleur dans la chaleur familiale et dans le réconfort de l’amitié.

Le maître Benkrizi était un homme racé, d’une grande rigueur et d’une grande probité dont la vie aura été guidée par une seule ambition : faire connaître et faire aimer, l’inestimable legs de Ziryeb aux nouvelles générations. C’était son seul et unique crédo.

Avec un parcours jalonné de nombreuses distinctions et après avoir dignement représenté l’Algérie en Syrie, Maroc, Italie et la France. Il recevra les hommages de l’Académie arabe de musique en 2001 et du ministère de la culture en 2008. Le maître prendra sa retraite en 1992 sans jamais rompre les amarres avec ce qui fut sa raison d’être : El Tarab El Andaloussi.

Avec sa disparition, les mélomanes et associations de musique andalouse de notre ville, se retrouvent orphelins de celui qui était considéré non seulement comme un Maître mais aussi comme un bon père, celui là même qui aura sacrifié ses plus belles années, pour graver une merveilleuse page andalouse dans l’histoire culturelle de Mostaganem.

Par : Dr. Mahfoud Bentriki.

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