Histoire de Tigditt

La Casbah de Mostaganem, autrefois appelée El Kahira.

Tigditt, c'est la Zaouia Allaouia, la tariqa Aissaouia, c'est les Gnaouas, c'est Sidi Hamou Cheikh, c'est la Medersa, c'est aussi l'école Jean-Maire, qui a formé les premiers lettrés  algériens de la ville, c'est aussi l'école des Tapis qui a formé les premières Mostaganémoises, qui se sont attelées à une époque difficile, à apprendre malgré elles afin d'affronter une situation difficile sous le joug Français avec dignité.

Tigditt, c'est les filles de bonnes familles, qui savaient broder, coudre à la machine, préparaient leurs trousseaux de mariage, aidaient au ménage, savaient se tenir, savaient élever leurs frères et soeurs et leurs enfants, sortaient accompagnées de leur mères.

Tigditt, c’est le port de Haik (Kessa) qui faisait la fierté des Mostaganémoises, c'est aussi l'habitat traditionnel de nos ainés. Tigditt c'est aussi la haouma, le voisinage, le respect envers les plus âgés, c'est l'entraide, c'est les traditions, c'était l'éducation et la cohabitation. Tigditt c'était aussi ce petit peuple d'antan, qui connaissait le sens de l'hospitalité de l'honneur et des convenances.

Tigditt c'est Souika El fougania et tahtania, deux endroits d'où sont nés tous les mythes, ou le contraste populaire s'est toujours conjugué aux moeurs et aux traditions, où éternellement s'est faite et s'est défaite la trame de la vie des Mostaganémois.

Tigditt, c'est les saints Sidi Maâzouz, Sidi Boumheouel, Sidi Allel M'Hamed, Sidi Yakoub, Sidi Maâmar, Sidi Bensenouci, c'est Lala Khadouma, Sidi M'hamed El Medjoub, Sidi Keddai Essouala et tous les autres, et dont nous avons fait reste le phare qui ne cessera jamais d'éclairer la ville de Mostaganem et ses habitants.

Typonime "Tigditt" c'est les fêtes de Sidi Mohamed, de l'Aid El sghir, de l'Aid El-adha, des Waâdates, c'est les soirées de guesra, c'est la sahra lors des Dbihets El Kebche et des Tbitates, d'où ces merveilleuse soirées de chaâbi qui duraient  jusqu'au petit matin.

Tigditt, c'est El Maksar, El Carrière, El Meterba, Moulin Biguor, c'est aussi Kaddous El Meddah, Bordj Ettork, un vestige du passé qui a été construit au XV siècle; celui-ci la surplombe, avec une vue sur la baie d'Arzew, appelé Fort de l'est, il domine toute la cité imperturbable, depuis plus de VI siècles et plus.

Tigditt c'est aussi le quartier de Tobana du turc "Top Aneh", "batterie de canons". Le nom de Tobana vient du rempart semi-circulaire surmontant l'Ain Sefra, et faisant face à Tigditt, à cet endroit même il y avait une artillerie qui était installée pour la défense de la ville.

Mostaganem, c'est aussi Bordj El Mehel mitoyen à Tobana, que l'on appelait "Fort des Cigognes" à partir de 1848, pour rappel, cette grande bâtisse a été construite par Youessf Ibn Tachfine au XI siècle, il tire son nom de la confédération arabe, qui a gouverné la ville bien avant l'entrée des Turcs.

Tigditt à travers les temps

Tigditt, c’est également la période de fusions culturelles et d’acculturations réciproques dotant la région d’un puissant patrimoine historique et cultuel. « la fusion des populations, n’a pas été sans acculturation réciproque, il s’est produit deux phénomènes importants pour l’avenir linguistique et culturel de cette région (l’Oranie) : l’arabisation linguistique presque complète des Berbères et un autre phénomène dont on ne parle pas assez, et qui est la berbèrisation culturelle des Arabes.

On peut dire que les Zénètes s’arabisent en adoptant la langue et la mémoire des Arabes, pendant que les Hilaliens, parallèlement, se berbérisent en adoptant les us, coutumes et l’environnement des Berbères. »1

Dans cette acculturation réciproque, Tigditt va devenir à travers les siècles, un creuset culturel pluriel puissant où la tradition païenne de Khendja Bendja va côtoyer Salaat el Istiska pendant les périodes de sécheresse, où les fêtes de l'ennayer resteront très proches de leur fondement d'origine. A Tigditt l'on continue toujours d'appeler certaines plantes condimentaires et médicinales par leur noms berbères. Et la liste reste encore longue.

XI° - XIX° Siècles

Au XI° siècle, sont décrits, les nombreuses industries (moulins à eau et tannerie) et les beaux jardins, installés le long de Tigditt, alimentés en eau par l'oued Ain Sefra. Au XVI° siècle, c'est à Tigditt que se réuniront et partiront les tribus locales pour défendre Mostaganem et Mazagran contre les croisés espagnoles en 1543, 1547 et lors de la dernière bataille de 1558 narrée par Sidi Lakhdar Bakhlouf, le Maghraoui.

Au XIX° siècle et dès 1830 Tigditt va organiser la résistance contre les turcs et Kouroughlis qui se sont mis au service de la France en s'enfermant à l'intérieur des murailles de la garnison turque de Mostaganem, tout en accueillant les populations turques et maures, refusant l'occupation de l'Algérie par la France.

Période Française

A partir du 28 juillet 1833, date de la remise de Mostaganem aux Français, Tigditt va accueillir les populations chassées de Mostaganem et de Matemore occupées et renforcer la résistance.

Cette haute résistance de Tigditt qui ne cessera momentanément qu'en 1847, sera reconnue par l'ennemi lui même : « Pendant la période de la conquête française, l’histoire de Mostaganem est féconde en faits d’armes, qui attestent de la valeur de ses habitants.

A cette histoire sont liées les villes de Tigditt, Idjidida (Beymouth) et Mazagran.2 A partir des années 1840, la ville de Mostaganem sera progressivement détruite pour la création d'un périmètre urbain qui servira à la construction de la ville européenne.

A partir de ce moment là, la France coloniale a toujours indiqué Tigditt comme faubourg de Mostaganem, quartier arabe ou village arabe. 50 ans après notre indépendance beaucoup de gens, parfois de Mostaganem, voient Tigditt comme un faubourg de Mostaganem, un faubourg mal famé et auquel on ne pense que lors des élections, ou lorsqu’on cite l’histoire ancestrale de Mostaganem". Et encore souvent timidement.

Pendant la période coloniale et de ses premières décennies, autant Mostaganem verra sa population chassée, ses mosquées et lieux de culte détruits, souillés ou profanés, son patrimoine culturel matériel et immatériel déraciné pour être remplacé par la "civilisation de la vieille Europe".

Autant nous verrons Tigditt devenir Mostaganem la musulmane, détentrice et garante de la religion musulmane, de nos traditions et de notre patrimoine culturel.

Tigditt va inlassablement continuer de réunir ses enfants, nourrir leur mémoire de nos traditions séculaires, promouvoir leur solidarité et alimenter continuellement l'esprit de résistance pour faire face aux multiples agressions subies par notre peuple durant toute cette affreuse nuit coloniale qui a duré 132 ans.

Tigditt sera le creuset dans lequel vont fondre toutes nos valeurs et deviendra un haut lieu de rayonnement religieux et mystique, un très haut lieu culturel et un très haut lieu de sociabilité. La population de Tigditt devient et restera une grande famille malgré la diversité ethnique qui la compose.

C'est à Tigditt que sera maintenue, allumée la flamme du nationalisme et de la résistance, jusqu'au moment du déclenchement de la guerre de Libération Nationale, le 1° novembre 1954. Tigditt donnera la plupart des Chahid de Mostaganem. Aujourd'hui, Tigditt est abandonnée à l'outrage des ans, à la misère et au sous développement, dans l'indifférence générale et sans émouvoir personne.

Références :

1. Paroles graves et paroles légères; Ahmed Amine DELLAI, chercheur au centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle d’Oran (CRASC). (Enag 2OO3 P. 7)
2. Mostaganem et son arrondissement; Louis PRIOU, Avril 1912 Page 19.

Par : Abdelkader BOURAHLA.