Les expéditions espagnoles

La domination Espagnole à Oran sous le gouvernement du Comte D’Alcaudete (1534-1558) :

  • La Première expédition contre Mostaganem (1543).

L’établissement d’un roi vassal [des Espagnols] à Tlemcen faisait fermer aux Turcs la route terrestre d’Oran; mais il fallait aussi leur fermer la route maritime, et pour cela s’emparer de Mostaganem et reprendre les anciennes négociations avec le roi de Ténès, Hamida El-Aouda.

Le comte d’Alcaudete, après quelques jours consacrés au repos, s’occupa, ainsi que son fils Alonso, de tout préparer pour cette nouvelle campagne. Il choisit une grosse pièce de siège et cinq canons de campagne. On réunit des approvisionnements et des munitions. Chaque soldat dut emporter quatre jours de vivres. La cavalerie fort éprouvée dans la récente expédition [de Tlemcen] fut reconstituée. Enfin, le 21 mars, l’armée forte de sept mille hommes environ se mit en marche. L’avant-garde était commandée par le quatrième fils du général, don Martin, et par le major de l’armée, Melchor de Villaroel. Le comte emmenait aussi son fils aîné, et laissait la garde d’Oran à don Francisco qui avait été blessé dans la campagne de Tlemcen.

Le jeudi 22, le campement fut établi près de l’ancienne Arzew [Saint-Leu]. Le lendemain matin (c’était le vendredi saint) l’armée fut attaquée du côté de la mer. Le vice-roi d’Alger, Hassan Agha, imploré par Mouley Mohammed qui du pays des Beni-Rachid s’était enfui vers Alger avait envoyé six navires au secours de Mostaganem. Ces vaisseaux tirèrent des coups de canon et d’arquebuse qui firent quelques victimes. Mais l’artillerie espagnole ayant riposté, les Turcs durent s’éloigner et, comme le vent les empêchait de tenir la mer, ils se réfugièrent dans le port d’Arzew où on n’alla pas les attaquer. L’armée reprit sa marche et fut rejointe vers midi par les contingents "indigènes" du cheikh Guireef ; ils venaient du Tessalah et l’hostilité des gens de Méliona les avait retardés ; ils amenaient un troupeau de quatre mille têtes environ.

Vers trois heures, les Espagnols se trouvèrent sur les bords de la Macta (le rio Chiquiznaque) dont les eaux étaient très hautes. Comme on ne trouva point de gué, le comte ordonna d’abattre des arbres et d’en faire un pont. Mais la plupart des soldats traversèrent la rivière à la nage et le pont servi surtout au passage de l’artillerie et des bagages. L’armée campa sur la rive droite au milieu de dunes de sable qui l’abritaient contre le feu des galères turques. Le jour suivant, le général prévoyant que "l’ennemi" n’était pas loin, envoya en avant les auxiliaires indigènes afin d’éclairer la marche. Ils rencontrèrent en effet deux mille cavaliers maures qui s’enfuirent lorsque les Espagnols approchèrent et plus loin quatre mille autres guerriers qui n’essayèrent pas de disputer le terrain.

Le dimanche de Pâques, on attaqua Mazagran. Mais comme le chemin suivait le rivage et que l’armée eût été exposée sur son flanc gauche au feu des galères turques, le comte modifia son itinéraire et s’avança par le plateau qui domine Mazagran. Les Espagnols aperçurent bientôt dans la plaine une foule considérable d’Arabes. Ils entouraient Mazagran et semblaient se disposer à défendre ce village sous la direction d’El-Mansour-ben-Bogani et de Hamida El-Aouda; mais au dernier moment ils se retirèrent sans combattre. Le comte fit aussitôt occuper le village où l’on trouva de l’orge et du blé. Le camp fut installé hors de l’enceinte, près de la mer.

Les Espagnols passèrent trois jours près de Mazagran, repoussant les "ennemis" qui venaient les assaillir jusqu’aux abords du camp et échangeant quelques coups de canon avec les galères. Pendant ce temps, le capitaine-général envoyait à Mostaganem des espions qui devaient s’informer des moyens de défense de la place. Il sut ainsi qu’il y avait dans la ville quinze cents soldats maures ou turcs et vingt-neuf grosses pièces d’artillerie. Dans ces conditions, une attaque lui parut impossible, car il n’avait qu’une pièce de siège et n’aurait pu ouvrir une brèche. L’expédition était donc manquée, et dans la nuit du mercredi au jeudi, le camp fut levé. L’armée partit à deux heures du matin afin de devancer "l’ennemi".

L’avant-garde protégée par deux escadrons et trois pièces d’artillerie était guidée par trois cavaliers munis de torches au moyen desquelles on devait faire des signaux. Mais les "ennemis" avaient aussi des espions et ils connurent de suite la résolution des Espagnols. Tandis que la garnison de Mostaganem célébrait sa joie par des salves et des illuminations, les Maures qui étaient restés dans le voisinage des chrétiens se mirent à les suivre sur les hauteurs. Ils étaient fort nombreux, car le roi détrôné de Tlemcen, Mouley Mohammed, avait fait proclamer la guerre sainte jusqu’à Fez.

Dès ce matin, il fut évident que l’on aurait à combattre. Aussi le comte prit-il ses dispositions. Il se plaça lui-même à l’avant-garde avec son fils Alonso, et confia à l’arrière-garde à don Mendo de Benavidès et à don Alonso de Villaroel. L’artillerie placée près de la plage devait répondre au feu des galères turques. La bataille devint bientôt générale et le comte lui-même dut payer de sa personne. Enfin, les galères se retirèrent sur Mostaganem, et le général put tourner ses canons contre les Maures qui se replièrent après avoir subi de grosses pertes. Celles des Espagnols étaient sensibles : il avaient vingt morts, parmi lesquels don Pedro de Rueda, frère du commandant de la place d’Oran.

Il se passa pendant la bataille un fait caractéristique qui démontre le peu de confiance que méritaient les "indigènes" alliés. Croyant la défaite des chrétiens assurée, leurs auxiliaires arabes avaient fait à "l’ennemi" des signes d’intelligence : ils essayèrent en vain, après le combat, d’expliquer leur attitude. Dans la crainte d’une défection, le comte leur enleva la garde des munitions et des bagages. Cependant "l’ennemi" n’avait pas perdu courage, et tandis que l’armée espagnole reprenait sa marche, il attaquait l’arrière-garde et y jetait le désordre. Il fut repoussé, mais le comte reprocha vivement à son fils Alonso qu’il avait envoyé de ce côté d’avoir fait charger des troupes harassées de fatigue au lieu de rester sur la défensive. A la fin de cette pénible journée les Espagnols arrivèrent sur les bords de la Macta et y campèrent. Les soldats étaient épuisés. Pendant la nuit, il y eut encore des alertes.

Le lendemain, l’armée traversa facilement la rivière, dont les eaux avaient baissé. Dans l’après-midi, les Maures renforcés par les cavaliers de Meliona attaquèrent l’arrière-garde que le comte dut faire dégager. Mais, suivant ses ordres, on ne poursuivit pas "l’ennemi". Pour ne pas s’exposer au feu des galères turques, le général abandonna la route du littoral et inclina vers la gauche. Il alla camper près des salines d’Arzew. Les auxiliaires "indigènes" le quittèrent alors après avoir donné dans la dernière journée des preuves de fidélité. Enfin le 1er avril, le fils du comte, Francisco, vint le recevoir avec un grand nombre de gentilshommes et, à trois heures de l’après-midi, l’armée rentrait à Oran.

Cette expédition fatigante se terminait par un échec. Les troupes étaient mécontentes et sans doute déçues de se voir privées du butin qu’elles avaient espéré. Ce mécontentement gagna même les officiers et l’un d’eux, le capitaine don Luis Mendez de Sotomayor, engagea ses soldats à se soulever aux cris de : Espagne ! Espagne! Le capitaine fut dénoncé, arrêté et exécuté avec un de ses sous-officiers. Mais ce fait montre assez quel était l’état d’esprit parmi les troupes espagnoles.

  • La deuxième expédition contre Mostaganem (1547).

[Après une rencontre armée qui n’eut pas lieu, près du Sig, entre Turcs et Espagols, du fait de la mort à Alger de Kheir-ed-Din, le comte résolut de diriger ses forces sur Mostaganem.] Le comte avait envoyé son fils, don Martin, à Oran pour y chercher l’artillerie qui lui était nécessaire. Diego Ponce de Léon, qui remplaçait le gouverneur, donna les canons et les munitions et don Martin rejoignit son père à l’endroit fixé, sur les bords du Sig ou de l’Habra.

De là, le général continua sa marche, et le 21 août, il arrivait à Mazagran. Le jour même il avança jusqu’aux abords de Mostaganem et engagea le combat en faisant tirer plus de cent coups de canon contre les murailles. Les Turcs qui défendaient la ville essayèrent de riposter avec deux fauconneux qui furent vite démontés. Le comte fit en même temps opérer autour des remparts une reconnaissance pendant laquelle les assiégés firent une sortie. On continua pendant quelques jours à tirailler ainsi sans résultats. On avait cependant appris par des prisonniers qu’il n’y avait à Mostaganem que quarante-deux Turcs pour diriger la résistance . Voyant le peu d’effet de son attaque, le comte changea son camp de place et, comme la poudre commençait à manquer, il envoya un brigantin en chercher à Oran. Mais ce retard permit à la ville assiégée de recevoir d’importants renforts. Les Turcs qui avaient évacué Tlemcen apprirent la marche des Espagnols sur Mostaganem et s’y portèrent aussitôt. Ils y pénétrèrent amenant avec eux un grand nombre de Maures.

Cependant, la brèche étant assez large, le comte résolut de donner tout de même l’assaut. Malheureusement l’indiscipline des troupes fit tout manquer. Le 27 août, tandis que le général donnait les ordres pour l’assaut qui devait être livré le lendemain, un capitaine chargé d’occuper un faubourg voisin de la brèche crut qu’il pourrait y pénétrer facilement et s’y précipita. Les Turcs d’abord parurent prêts à se retirer ; mais lorsqu’ils virent le désordre qui régnait parmi les assaillants, ils ripostèrent et leur tir fit beaucoup de victimes, entre autres le mestre-de-camp général. Voyant le nombre des morts, le comte fit sonner la retraite. Les assiégés poursuivirent alors les Espagnols, marchèrent sur leur batterie et faillirent s’en emparer.

La situation des chrétiens devenait très grave d’autant plus que la confusion sui s’était produite pendant l’attaque avait naturellement contribué à augmenter la démoralisation après l’échec. Il fallait songer à éviter un désastre complet. Quelques officiers conseillaient au général d’enclouer les canons, de mutiler les chevaux et d’embarquer les troupes pendant la nuit sur quelques navires qui se trouvaient près du rivage. Le comte s’y refusa énergiquement, préférant mourir, disait-il ; et grâce à son activité, lorsque le jour parut, toute l’armée se trouva rangée sur le rivage pour protéger l’embarquement des blessés. On n’avait abandonné qu’une grosse pièce dont l’essieu s’était brisé et que l’on encloua. On transporta aussitôt sur les navires les blessés et les malades.

Mais, à ce moment, les Turcs, informés de la retraite des Espagnols, et croyant qu’ils allaient tous partir par mer, sortaient avec des forces considérables dans l’espoir de les anéantir complètement. La chaleur suspendit la lutte pendant le milieu du jour. Vers le soir, deux mille Arabes se placèrent en arrière des chrétiens, tandis que les Turcs les attaquaient du côté du sud et que la grosse masse des fantassins s’avançait le long de la mer. Leur tactique était évidemment d’envelopper leurs ennemis et de les éloigner de la plage. Le découragement était tel parmi les Espagnols qu’ils ne songeaient qu’à fuir. Ils furent cependant sauvés grâce au sang-froid du comte et à la bravoure de son fils, don Martin, et de l’alcade d’Oran, don luis de Rueda. Le général disposa deux compagnies en face des deux mille cavaliers qui menaçaient les derrières de son armée. Luis de Rueda réunit une soixantaine de cavaliers avec lesquels il chargea les Turcs pendant que don Martin, ramenant au combat les soldats qui fuyaient vers la mer, les rangeait en bataille pour soutenir l’attaque. La charge fut si impétueuse que les Turcs voyant leur opération manquée s’enfuirent vers Mostaganem. Si les Espagnols avaient eu assez de cavalerie, ils auraient peut-être pu s’emparer de la ville à ce moment. Mais ils étaient trop heureux d’avoir échappé au terrible danger qui les menaçaient.

La bataille terminée, on acheva d’embarquer les blessés, et le comte ayant rallié ses troupes reprit la route d’Oran. La première nuit, l’armée alla sans doute jusqu’à la Macta qu’elle passa le lendemain. A ce moment elle eut à repousser une attaque. Elle atteignit enfin Arzew et, le jour suivant, le comte rentrait à Oran. Cette fois encore, il avait échoué ; comme en 1543, il avait ainsi perdu le bénéfice de sa campagne heureuse du côté de Tlemcen.

Les causes de l’insuccès étaient d’ailleurs à peu près les mêmes : préparatifs insuffisants, manque de munitions, renseignements trop incomplets sur les ressources de l’ennemi. Mais il faut ajouter que l’organisation et le recrutement défectueux de l’armée, l’absence d’expérience militaire et de discipline des soldats, défauts si graves en présence d’ennemis nombreux et combattant d’une manière toute particulière, contribuèrent pour une bonne part à provoquer la défaite des Espagnols. Si le comte d’Alcaudete doit supporter une grande partie des responsabilités, il serait injuste de ne pas ajouter qu’il aurait pu obtenir des résultats tout différents si l’on avait mis à sa disposition les ressources militaires et financières qui étaient nécessaires. Quant à sa bravoure sur le champ de bataille, à son sang-froid, à son habileté même, on avait pu en voir dans cette malheureuse expédition de nouvelles et admirables preuves.

Le comte d’Alcaudete ne sembla pas du reste avoir renoncé à prendre Mostaganem. Il se mit à négocier avec un Maure influent que l’on avait fait prisonnier pendant le siège et dont le frère se trouvait dans cette ville. Pendant ce temps arrivèrent les galères, commandées par don Bernardino de Mendoza, dont le concours eût été précieux. Mais au dernier moment, lorsque l’artillerie était déjà embarquée, la flotte reçut contrordre et il fallut renoncer à ce projet. Le comte dut se borner à marcher vers Arzew où le roi de Tlemcen devait envoyer le blé qui représentait son tribut, et au retour on razzia quelques douars.

  • Le Désastre de Mostaganem (1558) :

Le siège d’Oran par les Turcs d’Alger fut suivi d’une terrible épidémie de peste. Comme cette maladie régnait à Alger au moment du départ des Turcs, il est fort possible qu’ils l’ait apportée avec eux. Le fléau éclata surtout en 1557 et fit de nombreuses victimes parmi les femmes et les enfants. La population des campagnes voisines fut très éprouvée. Quant aux troupes, le comte les fit camper hors d’Oran, changeant chaque jour l’emplacement des tentes. Il avait fait établir sur le flanc de la montagne un hôpital spacieux et aéré pour les pestiférés. L’épidémie régna pendant près de six mois et, entre autres victimes, elle frappa le roi déchu de Tlemcen, Mouley Hassan. Lorsqu’elle fut en décroissance, mais avant qu’elle ne prît fin, le comte s’embarqua pour l’Espagne. Il voulait hâter la réalisation de ses vastes projets et, en faisant valoir l’alliance certaine du chérif du Maroc, obtenir des forces suffisantes pour entreprendre une lutte décisive contre les Turcs.

Le comte d’Alcaudete se rendit à Valladolid où se trouvaient la Cour et la princesse Jeanne de Portugal, régente d’Espagne en l’absence de son frère Philippe II. On lui fit un accueil fort honorable, car sa bravoure et son activité infatigable étaient admirées de toute la noblesse espagnole. Mais lorsqu’il exposa ses plans au conseil, il rencontra une sérieuse opposition. Les négociations avec le chérif du Maroc avaient continué. Le gouvernement espagnol avait sans doute accueilli les propositions transmises par le gouverneur d’Oran en 1555, car celui-ci avait pu, comme il le demandait, envoyer à Fez son interprète, le capitaine Gonzalo Hernandez, muni de pleins pouvoirs pour traiter. Les clauses dont on était convenu en 1555 avaient été revues et complétées, notamment en ce qui concernait le partage des territoires à conquérir.

Le chérif avait promis son concours et celui des chefs maures, entre autres des fameux chevaliers de Meliona. Du reste, comptant peut-être déjà sur l’appui des Espagnols, le chérif avait commencé la lutte dès le mois de juin 1557. Il voulait sans doute profiter du désordre qui régnait dans le gouvernement d’Alger depuis le retour d’Hassan Corso et qui allait seulement prendre fin à l’arrivée d’Hassan Pacha, fils de Kheir-ed-Din, élevé pour la seconde fois à la dignité de vice-roi d’Alger.

Mouley Mohammed El-Medhi envoya donc une armée contre Tlemcen que gouvernait de nouveau le Turc Saffa. Comme la garnison qui ne comprenait que quatre cents hommes ne pouvaient pas compter sur le concours des habitants, elle se retira dans la casbah. Pendant ce temps le caïd El-Mansour ben-Bogani reprenait avec les Marocains possession de la ville. Mais il aurait fallu de l’artillerie pour forcer la citadelle. El-Mansour en fit demander à Oran, mais ne put en obtenir. C’est sans doute à ce moment que le comte d’Alcaudete partit pour l’Espagne et le succès du chérif put être invoqué comme argument nouveau.

D’ailleurs, outre cette importante alliance, le capitaine-général prétendait qu’il en aurait d’autres aussi précieuses. Tous les Maures, disait-il, du Maroc jusqu’à Ténès, détestaient les Turcs qui les tyrannisaient ; ils soutiendraient donc de toutes leurs forces les ennemis de ces despotes. Dans ces conditions, le comte demandait l’autorisation de lever huit mille hommes pour aller avec ses alliés prendre Mostaganem avant tout.

Le président du Conseil royal de Castille, Juan de Véga, se montra favorable à ses propositions, mais don Luis Hurtado de Mendoza, marquis de Mondejar, les combattit vivement et invoqua des arguments très sérieux. Il déclara que l’alliance du chérif et des autres chefs maures ne lui inspiraient aucune confiance, d’autant plus qu’ils n’avaient livré aucun gage, fourni aucune garantie. D’autre part, les Turcs ne manqueraient pas d’envoyer partout des marabouts pour surexciter le fanatisme des musulmans et les soulever contre les chrétiens. Enfin, ils auraient le temps de jeter des troupes dans Mostaganem et d’accourir avec toutes leurs forces d’Alger et de Tlemcen, si bien qu’on ne pourrait leur résister.

Cependant, quelque fondées que fussent ces critiques et bien que le souvenir du double échec de 1543 et 1547 dût être encore présent à la mémoire, le Conseil accorda au capitaine-général d’Oran ce qu’il demandait. Le comte avait rappelé sa glorieuse expédition de Tlemcen et ce fut sans doute ce qui décida le Conseil en sa faveur. Pourtant il semble que par une mesure de défiance on ait voulu lui adjoindre un conseiller au courant des affaires barbaresques. On ordonna en effet à Fray Nicolo, qui avait été chargé de diverses négociations avec les vice-rois d’Alger, de se joindre au comte et de l’accompagner dans l’expédition. Fray Nicolo reconnut vite que, malgré son long séjour en Afrique, le gouverneur d’Oran ne connaissait guère les populations avec lesquelles il traitait.

Lorsque le comte d’Alcaudete quitta Valladolid, vers la Toussaint, il ignorait encore le grave événement qui venait de se produire au Maroc et qui modifiait la situation. Mouley Mohammed El-Mehfi, maître de Tlemcen, avait songé à poursuivre la guerre ; il parlait déjà d’expulser les Turcs de l’Egypte. Ces projets inquiétèrent le sultan de Constantinople qui essaya vainement de traiter. Irrité, Soliman ordonna qu’on lui envoyât la tête de son ennemi. Un Turc, Salah El-Kahia, s’offrit pour aller la chercher. Il se présenta au chérif, lui demanda sa protection, s’entendit avec quelques Turcs restés à son service après la mort d’Abou-Hassoun ; et pendant une expédition du chérif il l’assassina (23 octobre 1557), lui coupa la tête et s’enfuit en l’emportant. La plupart de ses compagnons furent tués, mais, suivant une tradition, la tête fut envoyée à Constantinople.

La mort de Mouley Mohammed El-Mehdi compromettait singulièrement les projets du comte d’Alcaudete. Les événements qui suivirent lui enlevèrent tout espoir de voir les Marocains le soutenir contre les Turcs. En effet, Hassan Pacha résolut de profiter de cet événement et à la tête d’une armée de six mille Turcs et renégats auxquels se joignirent en route seize mille Maures, il marcha sur Tlemcen. Les troupes chérifiennes évacuèrent aussitôt cette ville qu’El-Mansour abandonna définitivement. Hassan pénétra dans le Maroc et rencontra l’ennemi près de Fez. Après une journée de combat, la victoire restant indécise, Hassan donna l’ordre de la retraite. Il craignait en effet qu’en cas de défaite la route du retour ne lui fût coupée par les Espagnols. Il alla donc s’embarquer près de Mellila, après avoir licencié une grande partie de son armée (janvier 1558). L’absence du comte d’Alcaudete encore en Espagne l’avait empêché de profiter de ces circonstances.

La mort du chérif devait avoir, au point de vue espagnol, la grave conséquence d’empêcher l’intervention des Marocains. Mais l’audacieux capitaine-général ne connut ces événements qu’au dernier moment. Du reste, ils ne pouvaient l’arrêter. Il crut sans doute au contraire que l’échec de Hassan Pacha ne ferait que servir les projets des Espagnols.
A suivre...

Source : La domination espagnole à Oran sous le gouvernement du comte d’Alcaudete, 1534-1558, de Paul RUFF, aux éditions Bouchène, 1998, réédition de l’édition 1900.)

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