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Remplacer l'anglais par le français en Algérie

On ne le dira jamais assez : pour un exécutif nommé dans l’urgence par un président sur le point de tomber, avec comme seule mission la gestion des affaires courantes, le gouvernement Bedoui va largement au-delà de l’objet de son mandat.

Ne se contentant plus de prendre des décisions sur des dossiers aussi lourds que l’industrie d’assemblage de véhicules, les partenariats stratégiques dans le domaine de l’énergie ou les villes nouvelles, voilà qu’il entreprend de lancer une réforme qui engage l’avenir de générations entières que même un président issu des urnes ne peut envisager sans un large débat de fond entre spécialistes et au niveau des structures politiques. Il s’agit du remplacement de la langue française par l’anglais dans les universités.

L’idée a été lancée il y a quelques semaines sur fond de stigmatisation du rôle prêté à tort ou à raison à la France dans la crise en cours. Si telle est l’arrière-pensée des concepteurs du projet, autant dire qu’il s’agit d’un mélange des genres qui n’a pas lieu d’être, la langue de Molière n’appartenant pas exclusivement à la France.

Elle constitue, au contraire, un héritage commun à tous ceux qui la maîtrisent et l’utilisent, dont les Algériens pour lesquelles il s’agit d’un « butin de guerre », disait Kateb Yacine.

La langue française ne se limite pas au seul aspect culturel, comme le laisse entendre le ministre. L’Algérie fait partie d’un environnement francophone. La France est notre principal partenaire dans de nombreux domaines.

Les voisins immédiats de l’Algérie, à commencer le Maroc et la Tunisie, sont des pays qui utilisent le français. Notre diaspora vit essentiellement en France. Remplacer le français par l’anglais, c’est prendre le risque de couper le pays de son environnement et de l’isoler.

Une tâche de grande ampleur

C’est surtout la légèreté avec laquelle le gouvernement a tiré ses conclusions et acté sa décision qui interpelle. Ce lundi 22 juillet, l’un des promoteurs de l’idée, le ministre de l’Enseignement supérieur Tayeb Bouzid, est passé à l’acte en instruisant les recteurs d’universités de rédiger les en-têtes des documents administratifs et officiels en arabe et en anglais.

Il y a quelques jours, le ministre, un anglophone qui a fait ses études aux Etats-Unis, décrétait que le « français ne mène nulle part ». Sans débat ni réflexion, il a conforté son choix par un « sondage » auprès des étudiants.

Le sondage aurait peut-être suffi si le projet se limitait aux en-têtes des documents administratifs et ne portait pas sur l’adoption progressive de l’anglais comme langue d’enseignement des matières scientifiques dans les universités. Or, c’est de cela qu’il s’agit et sans doute, à plus long terme, de faire de même dans tous les paliers de l’enseignement.

On ne peut de ce fait ne pas se demander si les stratèges du ministère ont conscience du coût et du temps que nécessite une tâche d’une telle ampleur, celle de remplacer une langue présente dans le pays depuis près de deux siècles.

Il faudra au moins recycler des dizaines de milliers d’enseignants et renouveler des millions d’ouvrages et autant de thèses et d’outils didactiques et de recherche.

Plus une idée reçue qu’autre chose

Aussi, il a échappé à ceux qui ont conçu un tel projet dans la précipitation le fait que, à terme, il faudra aussi trouver un pays anglophone de substitution aux milliers d’étudiants algériens qui s’inscrivent chaque année en France où les études sont quasi gratuites et où l’Algérie dispose d’une forte communauté d’expatriés qui aide et accompagne les nouveaux inscrits.

Si la famille du ministre Tayeb a pu lui payer des études aux Etats-Unis, cela est hors de portée de larges franges de la société algérienne.

Autre aspect qui ne semble pas avoir été pris en compte, quand bien même l’introduction de l’anglais se ferait sans embûches, dans les meilleurs délais et à moindre coût, cela ne garantit pas le résultat escompté qui est de relever la qualité de l’enseignement et la valeur des diplômes de l’université algérienne, la supériorité et l’avance de l’anglais étant plus une idée reçue qu’une vérité scientifique indéniable.

Quant à la langue la plus parlée et utilisée, c’est même une certitude, ce n’est pas la langue de Shakespeare qui n’est que troisième derrière le mandarin et l’espagnol.

Par : TSA.