Essaidia troupe

Troupe Essaïdia : Souvenir d’une glorieuse épopée

Dans l’histoire culturelle de la ville de Mostaganem, la célèbre troupe musico-théâtrale d’El Mesrah-Essaïdia qui avait marqué de par ses performances musicale et théâtrale les années cinquante, y tient indubitablement une place à part. Sa prouesse artistique, c’est d’avoir réussi à fusionner au sein d’une même troupe, et avec une heureuse symbiose, une musique moderne de qualité à un théâtre contemporain réputé ardu, puisque d’inspiration stanislavskienne.

Nous nous proposerons, dans cet écrit, de vous faire connaître cette troupe (1952-1972).

Homme à l’engagement remarquable, Benaissa Abdelkader était habité par une inextinguible ferveur nationaliste qu’il réussira à transmettre à sa troupe, laquelle sublimée par ce credo, ira investir avec beaucoup d’éclat, une scène musicale Mostaganémoise quadrillée en ces années là, par des ensembles musicaux français plus nantis et plus aguerris, comme la Philarmonique, l’Harmonie Mostaganémoise, le Jazz Symphonique, le Cercle Symphonique... et par toute une escouade de petits groupes qui faisaient gambiller la cité européenne.

Plus qu’une troupe, Essaïdia sera ce creuset artistique où viendront s’affirmer des noms qui porteront haut la culture Algérienne, parmi lesquels nous citerons le dramaturge Ould Abderrahmane Kaki et le chanteur de chaabi, Maazouz Bouâdjadj ainsi qu’une fournée de jeunes et brillants artistes, formés pour la plupart dans la section scoute d’El Falah. Et c’est donc, armée de talent et de patriotisme que notre troupe ira briser le carcan d’une étouffante aliénation culturelle, imposée par l’occupant français.

Le regretté Benaissa Abdelkader, dont le nom restera à jamais lié à cette fabuleuse épopée, mériterait que son parcours soit non seulement connu mais aussi médité. 

Mais au fait, qui était Benaissa Abdelkader ? 

Né le 12 avril 1928 à Mostaganem, de parents de condition très modeste, Benaissa Abdelkader est inscrit tout d’abord à l’école coranique puis à l'école Jeanmaire de Tidjditt. A la fin du cycle primaire, bien qu’auréolé d’un certificat d’étude, il se retrouve dans la rue « comme la plupart des enfants de mon âge » écrira-t-il dans ses annales. Il a vingt ans quand il dégote un emploi à la manufacture Jobert de tabac de Mostaganem.

Parallèlement, Il se passionne pour la lecture et pour l’histoire. Mû par un patriotisme à fleur de peau, nous le retrouvons aux premières loges de la marche du 08 mai 1945, qui s’ébranle de Tidjditt, reprenant avec ardeur des slogans nationalistes. Le frêle adolescent Benaissa n’avait que 17 ans.

De 1947 à 1952, il poursuit à Tunis ses études à djamaa Zitouna. Durant cette période tunisoise, Benaissa Abdelkader fait le plein de conférences, de veillées poétiques et s'inscrit à l'école de musique Naciria. Gagné par le virus des planches, il suit des cours à l’institut d’art dramatique. 

Son engagement politique l’amène tout naturellement à activer dans la cellule PPA-MTLD de Tunis, coordonnée alors par Abdelhamid Mehri. En 1952, lauréat de la prestigieuse université tunisoise, il rentre définitivement à Mostaganem la tête foisonnante de projets. Mais une conjoncture difficile tempère ses ambitions. Après quelques menus métiers, on le retrouve professeur vacataire à l'école privée « cours Racine »… Puis sa destinée se mêlera à celle d’Essaïdia.

La renaissance d’Essaïdia   

En 1938, l’association Essaïdia obtient son quitus et s’apprête à activer, mais l’irruption de la seconde guerre mondiale en freine la dynamique. Durant la période de l’entre-deux-guerres et même dans les années quarante, quelques troupes algériennes populaires comme la troupe de Bachtarzi, de Mohamed Touri mais également celles de Allalou et du truculent Rachid Ksentini, s’échinaient à occuper vaillamment les limites d’un espace culturel dont le sésame était détenu par l’occupant.

Dans les années douloureuses qui suivront les massacres du 08 mai 1945, le combat libérateur qui se met en branle, rassemblera tous les moyens de lutte. L’Art « indigène », que l’occupant considérait déjà comme suspicieux voire subversif, bravera l’ordre établi et deviendra de ce fait, partie prenante d’un même idéal d’indépendance.

En ce début de l’été 1952, Abdelkader Belhamissi, membre fondateur d’Essaïdia de 1938, a dans l’idée de ressusciter l’association. Il fait pour cela appel à deux jeunes brillants éléments, Benaissa Abdelkader et Mohamed Tahar. Emballés par le challenge, ces amis d’enfance vont se lancer un incroyable défi : créer une troupe musicale, calquée sur le modèle occidental, c’est-à-dire utilisant des instruments « modernes » (cordes, clavier, accordéon, cuivres, batterie, conga, bongo, maracas…), mais qui proposera - et ceci deviendra son label - une palette musicale fortement jaspée (musique moderne algérienne, chaabi, ouahrani, chansons orientales, marocaines, rythmes sud-américains, parodies musicales…). La nouvelle troupe d’Essaïdia, s’installera au Derb, dans l’ancien local de la rue Grande.

Les premiers musiciens qui formeront le noyau de ce groupe musical sont : Abdelkader Bensaid (violon), Mohamed Bennegouch (violoncelle), charef Bettadj (saxophone ténor), Mohamed Benabdelkader (accordéon), Lagraa Charef  (violon); Mustapha Remaci (violon); Ahmed Benaceur (percussion)...

Benaissa Abdelkader, investi de la direction de la troupe, va dès lors se vouer corps et âme dans une œuvre des plus palpitantes : encadrer cette frétillante jeunesse, susciter en elle des vocations, canaliser ses aptitudes, perfectionner sans cesse son niveau artistique et veiller en bon père à son intégrité morale.

En cette époque particulièrement enfiévrée, lanouvelle musique s’impose grâce à la TSF et au microsillon. La jeunesse algérienne des villes est elle aussi sensible à la déferlante de rythmes latino-américains et jazziques qui débarquent d'outre-atlantique. Dans le domaine théâtral, les jeunes pensionnaires d’Essaïdia découvre grâce à Kaki, une autre forme d’expression scénique inspirée du « système » stanislavskien et de la «méthode » - plus cinématographique - de l’Actor’s studio  new-yorkais, qu’adaptera à l’écran, avec beaucoup de brio, le cinéaste américain Elia Kazan (parmi ses superbes réalisations nous citerons : un tramway nommé Désir; sur les Quais; A l’ Est d’Eden,  Viva  Zapata )..

Les comédies musicales américaines emplissent les cinémas. Et alors que les quartiers européens se trémoussaient les samedis soir sur les airs de rumba, cha-cha-cha, mambo et se balançaient sur les notes cuivrées et cadencées du swing, notre troupe emballera la jeunesse locale, par de savoureux mambos mâtinés de heddaoui du compositeur Mohamed Tahar, de même qu’elle lui proposera un bouquet musical où se mêleront les senteurs du chaabi, des variétés marocaines et algériennes ainsi que celles, très prisées, des mélodies égyptiennes (les chansons de Mohamed Abdelwahab et de farid El Atrache font fureur)... Son mérite sera de concilier son public avec une musique et un répertoire de qualité.

Le talent d’El Mesrah-Essaïdia se raffermissant, notre sémillante troupe est à l’affiche à Oran, Mascara, Tiaret, Alger, Sétif, Skikda, Constantine... Et El Mesrah -Essaïdia entre en scène. Confortant son allant, la troupe musicale va enrichir peu à peu son programme en y incluant sketchs, interludes musico-poétiques, chansons burlesques... Après des mois de persévérance, notre talentueuse troupe commencera à s' imposer sur la scène artistique, à tel point que notre ensemble sera approché par la troupe française "Arts et Théâtre", laquelle sollicitera Mohamed Tahar pour composer la musique du ballet "le malade imaginaire" de Molière.

Visiblement conquis par la qualité du travail, jean Revret, président d’« Arts et Théâtre » ne tarira point d’éloges à l’égard de notre troupe, lançant à l'adresse des pétulants musiciens d'Essaïdia un pathétique « donnez- nous ce sang qui nous manque » ! 

Notons que ces relations professionnelles - au demeurant excellentes avec les troupes françaises - rendront insoupçonnable notre association lorsque cette dernière s’engagera dans le combat nationaliste, de même qu’ elles constitueront un inespéré sésame qui ouvrira les très convoités «cahiers poétiques nord-africains » à Benaissa Abdelkader, lequel y publiera des essais.

Entre 1953 et 1955, de jeunes amateurs musiciens pleins de mordant, vont rejoindre Es-Saidia : Mezadja Bouzidi, Bentriki M'hamed, Beladjine Hamou Cheikh, Benaichouba Benabdellah, Boukheddouma Lakhdar et Abbou Bouasria, bientôt rejoints par Benkartaba Toufik et Benyekhou Rachid, tandis que l’assise théâtrale se met peu à peu en place grâce à de jeunes comédiens qui ont fait leurs classes, dans le vivier scout d’ El-Falah : Benmokaddem Abdelkader, Bensaid Mekki, Bachali Allel, Osmane Fethi, Benchougrani Mustapha, Ould Abderrahmane Maazouz... Le volet théâtral, jusqu’alors embryonnaire, va dès lors focaliser toute l’énergie du directeur Benaissa Abdelkader. Dans cette optique, Benaissa Abdelkader, a l’ingénieuse idée de faire appel, au jeune Ould Abderrahmane Abdelkader dit « Kaki » qui s’impose dans le foyer scout comme auteur et metteur en scène.

Le jeune prodige répond à la sollicitation et prend en main les destinées de la nouvelle section de théâtre. Les jeunes comédiens d’Essaïdia feront, sous la  férule de leur jeune maître, l’expérience d’une approche théâtrale novatrice. Le théâtre et la musique se partageront désormais les programmes de notre sémillante troupe d’El Mesrah-Essaïdia, dont le mot d’ordre sera de « dépasser en beauté les spectacles donnés par l’occupant » comme le précisera le directeur Benaissa Abdelkader. En  cette fin des années cinquante, à Alger, El Mesrah- Essaïdia fera vibrer une salle pierre Bordes (l’actuelle salle ibn khaldoun) pleine à craquer.

Durant la même époque, notre troupe présente la  pièce « Voyage » de Kaki à la salle des Actes de l’Université d’Alger. Au décours de la représentation, Benaissa Abdelkader distribuera son pamphlet « Verrons nous un théâtre national populaire d’expression arabe? », distribution aussitôt interrompue par l’inspectrice des mouvements de jeunesse d’Oran, qui parrainait la manifestation. Offusquée par cette audace et par le caractère un tantinet frondeur du texte, l’inspectrice désormais en  froid avec Benaissa, le mettra illico dans sa ligne de mire.

l’Art au service de la patrie

En 1959, la guerre de libération entame un tournant. A la même période, un clivage va s’opérer au sein de la troupe d’El Mesrah-Essaïdia  : Benaissa  Abdelkader fonde « El  Mesrah », troupe musico-théâtrale semi-professionnelle, qui sera régie par un statut « commercial » donc indépendante de l’inspection des mouvements de jeunesse, tandis que Ould Abderrahmane Kaki créera de son côté la troupe théâtrale « Mesrah El Garagouz », avec un noyau formé de Mezadja Bouzid, Benchougrani Mustapha, Osmane Fethi, Benmokadem Abdelkader, Bachali Allal, Bensaid Mekki, Maazouz Ould Abderrahmane, bientôt rejoints par Benmohamed Mohamed, Mezadja Belkacem, Mohamed Chouikh, Djamel Bensaber... troupe avec laquelle Kaki poursuivra ses innovations dramaturgiques et réalisera des pièces dont la thématique sera puisée dans les contes et légendes du vieux Tidjditt, ce qui constitue une autre forme de résistance à la déculturation .

Pour sa part, la troupe d’ El Mesrah se mettra en catimini, sur l’instigation de Benaissa Abdelkader, au service de la révolution (collecte de  fonds, de médicaments, de renseignements, de vêtements...).

Pour assurer le nerf de la guerre aux djounoud et subvenir aux besoins de leurs familles, Benaissa Abdelkader optera délibérément pour le théâtre moliéresque que le public affectionnait tout particulièrement, ceci afin de renflouer plus aisément les caisses de la révolution. Pour ce faire, la  troupe s’astreindra, l’année durant, à d’harassantes tournées à travers toute l’Oranie.

Ces pièces calquées sur les modèles vaudevillesques de Bachtarzi et de Ksentini, servaient à divertir bien sûr, mais aussi à mettre à  nu les contradictions d’une société déstructurée et avachie par un assujettissement colonial de plus en plus avilissant. Benaissa Abdelkader écrira et mettra en scène «Titène », « Brahimou », « Ksikis »...

En août 1961, Benaissa Abdelkader prépare El Mesrah à intégrer la vaillante troupe artistique du FLN dirigée par Mustapha Kateb. Accompagné du musicien Benkartaba Toufik, Benaissa gagne Genève via l’Allemagne afin de soumettre l’idée à Abdelhamid Mehri, alors ministre des affaires sociales dans le 2éme GPRA. Mais la rencontre n’aura pas lieu en raison du changement de gouvernement.

En novembre 1961, soit quelques semaines après leur retour au  pays, Benaissa Abdelkader et Benkartaba Toufik sont arrêtés et emprisonnés, après l’attentat qui eut lieu au quartier d’El  Arsa. Décapitée, la troupe cessera toute activité. D’autres  éléments de la troupe connaîtront la prison : le musicien et comédien Abbou Bouasria et le chanteur de chaabi Maazouz  Bouadjadj lequel, accusé de détournement de médicaments au profit des « rebelles », sera incarcéré au camp de Cassaigne ( Sidi-Ali), après avoir transité par le camp de triage de Ain-Tédeles .  

Après l’indépendance, la  troupe passe sous la coupe du ministère de la  jeunesse et de  sports et ouvrira ses classes à de  jeunes talents. Elle poursuivra avec la même verve et la même générosité sa production artistique, tout en encadrant de jeunes vocations d’Oran, Tlemcen, Constantine, Annaba... A partir de 1963, Benaissa Abdekader écrira et mettra en scène les pièces : Youghourta, Bouhcine, Nidhal,...

En 1967, la troupe présente au cinéma Afrique à Mostaganem, « Massinissa », une tragédie de Benaissa Abdelkader... qui sera reprise l’année d’après, lors du 2éme festival du théâtre amateur, par la troupe « Emir Abdelkader ». 

Dans les années qui suivront, notre troupe représentera avec panache l’Algérie à des festivals à l’étranger (France, Suisse, Egypte, Libye...). En 1972, la troupe est dissoute. En guise de conclusion et pour ne point oublier...

Principal animateur de la troupe, Benaissa Abdelkader, fut , en plus de son engagement au sein de son association, un érudit doué d’un prodigieux esprit éclectique. Il était également écrivain (Essais, Nouvelle, Annales...), pédagogue (Manuel de grammaire arabe), dramaturge (Pièces de théâtre; Traité d’art dramatique; Etude sur le théâtre arabe), historien (Mostaganem et sa  wilaya dans l’histoire et la préhistoire), musicologue (Regards sur la musique en Algérie; La musique bédouine) et bien sûr... l’emblématique directeur de la mythique  troupe musico-théâtrale d’El Mesrah-Essaïdia, troupe qui fut la  fierté de toute une jeunesse.

Après l’indépendance, l’infatigable Benaissa se réinvestit dans l’enseignement et professera à l’ITE et à l’école des Beaux Arts de Mostaganem, avant d’être désigné directeur de la culture de la wilaya de Mostaganem. Homme d’une grande piété, il  accomplira en 1977, le pèlerinage aux Lieux Saints. De 1982 à 1987, il est député de la daïra de Mostaganem... Et fidèle à sa culture et à ses convictions, ses dernières volontés furent de léguer sa riche bibliothèque au musée du Moudjahid de Mostaganem. Benaissa Abdelkader décède le 01 septembre 2002 à Oran à l’âge de 74 ans.

Le plus bel des hommages et la meilleure des reconnaissances à l’égard de cette Icône Mostaganémoise, serait d’attribuer son nom à une institution culturelle de sa ville (institut de musique, bibliothèque...), afin que les nouvelles générations puissent s’imprégner du parcours sublime d’un authentique «moudjahed de l’Art », dont la profession de foi fut tout au long de ces années de feu  : l’ Art au service de la patrie.

Par : Mahfoud BENTRIKI.

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