Mokhbi

Souvenir d'un tournage avec Mr Mokhbi

Le professeur Abdelouahab Mokhbi nous a quitté le 17 avril 2015. Né à Skikda le 31 Août 1945, le défunt était un brillant agronome et un universitaire de grande qualité. Comment ais-je connu M. Mokhbi ? En tous cas pas à l’université ni lors d’un colloque, mais plutôt sur un plateau de cinéma. C’est en effet dans les coulisses d’un tournage d’un film que je fis la connaissance de monsieur Mokhbi.

Oh ! Détrompez-vous. Ce n’était pas en Californie que la rencontre a eu lieu, mais ici même, dans notre… chère petite ville de Mostaganem.

C’était il' y a quelques années.

Dans l’évocation que nous lui réservons ici, nous vous inviterons à découvrir une autre facette de cet attachant personnage qui est parti hélas, trop tôt. Il est donc entendu que nous ne disserterons pas, dans ces lignes, sur son parcours professionnel ni sur ses travaux de recherche, et encore moins sur ses contributions journalistiques.

Loin de cette « ambiance universitaire et livresque », qui était malgré tout sa  passion première, nous vous proposerons de revivre ces quelques moments privilégiés, partagés entre essayage et tournage, avec le regretté défunt.

La mémoire palpite encore dans son écrin, m’invitant à ouvrir la fenêtre des souvenirs. Des bouquets de senteurs aussitôt me submergent. Je me sens défaillir et l’ivresse me guette. Je ferme doucement les yeux et me laisse transporter dans un lent travelling. Les images d’abord confuses, se précisent peu à peu, et la fresque se reconstitue. Comme avant. 

Chez ISABELLE l'habilleuse

Nous sommes au printemps de l’année 2010.

Après le casting, nous nous sommes retrouvés chez l’habilleuse, dont  l’immense hangar se trouvait Rue Khattab Abdelkader, sur la route de Sayada. Nous sommes assis avec d’autres candidats à la figuration sur un banc en bois.

A côté du portail, une petite porte de service est grande ouverte et la lumière du soleil, y pénètre goulûment, éclaboussant généreusement le parterre. Sur le trottoir d’en face, les feuilles d’un magnifique eucalyptus frémissent sous la brise printanière. A travers son feuillage, un pan de ciel bleu. L’on se sent détendu, apaisé… et dans la tête, un rêve à portée de la main. Le bonheur tient parfois à peu de choses. N’est-ce-pas Abdelouahab ?

Sagement assis, nous attendions, comme des écoliers, l’appel de notre belle maîtresse Madame Isabelle, la cinquantaine resplendissante, saroual de flanelle blanche et chignon doré.

D’être assis là, nous trimbalions - à l’évidence et chacun de son côté - une chimère depuis l’enfance : celle de « jouer » dans un film. Mais pour mériter une place sur le banc d’Isabelle, nous avions dû passer par l’épreuve du casting.

Pour ma part - et je présume qu’il en fût de même pour Monsieur Mokhbi - c’est sans doute en accompagnant nos enfants à la séance du casting que nos « bouilles » furent repérés par le préposé au casting, un véritable chasseur de têtes celui-là. Nous sautâmes sur l’occasion et acquiesçâmes aussitôt.

Nous venions d’être « nominés » pour jouer et nous allions « faire l’acteur » bien malgré nous, sans que nous ayons eu le temps d’apprendre le B, A, BA du comédien. Et à bien réfléchir, étais-ce bien utile, puisqu’on nous demandait de faire juste le « passant  qui passe » ? Mais qu’est ce qui faisait battre nos tempes, si ce n’est cette joie confuse qui emballait nos cœurs et que nous nous efforcions, bien maladroitement, de contenir ?

Mais, ne nous égaillons pas trop et allons vite rejoindre nos amis sur le banc.

Ça y est ! Isabelle va incessamment nous appeler. En attendant, on essaie de meubler le silence. Dans ces moments d’attente, il se crée une certaine complicité, les sentiments se diluent et la discussion s’engage.

Tandis que nous échangions nos premiers mots et que nous faisions connaissance, voilà que l’assistante habilleuse vient nous interrompre.

- Allez-y, monsieur Mokhbi, c’est votre tour lança-t-elle d’une voix fluette.   

Abdelouahab se lève, fait quelques pas, puis s’éclipse derrière le rideau, ce sésame en toile qui ouvre la « caverne » d’Isabelle.

Ton costume de provençal, tes godasses, ton béret, tout t’allais très bien. Passant devant la grande glace, tu esquisseras un sourire amusé.

Te rappelles-tu de ce que nous avions vu lorsque nous nous apprêtions à quitter les lieux ? Une superbe dernière image : debout entre une rangée de costumes, l’assistant d’Isabelle croquant avec délectation une… Zlabia bien dorée et bien mielleuse. Cela me fit penser à l’instant et je ne savais trop pourquoi, au tableau de Murillo : l’enfant mangeant du raisin.

Le cinéma à Mostaganem, cela donne forcément un peu de vertige.

Cette année là, le réalisateur italien, giani Amélio et son équipe venaient de débarquer avec arme et bagages dans notre ville, pour y tourner « le premier homme », œuvre posthume d’Albert Camus, adaptée pour l’écran par le même réalisateur et joué entre autre, par l’acteur français, Gérard Gamblin.

Avant donc cette heureuse opportunité « cinématographique », je n’avais pas eu l’honneur de connaître Monsieur Mokhbi jusqu’à cette belle occurrence. Et pour cause : Nos mondes, bien que voués tous les deux à la Science, étaient situés à milles lieues l’un de l’autre, lui, au milieu de ses plantes à l’instar d’un Mendel ou d’un Linné, moi derrière mes appareils radiologiques.

Jour de tournage au quartier de la MARINE

A 6H30 du matin, les figurants et l’équipe technique, tout le monde était là, aux abords du plateau de tournage, planté du côté du vieux quartier de la Marine, un décor « naturellement délabré » que nous envierait Hollywood.

Ce lieu-dit oublié, reprendra des couleurs, grâce à la magie des décorateurs, mais replongera - aussitôt la scène bouclée - dans les  affres d’une douloureuse thébaïde. La journée était claire et s’annonçait belle, quoique un peu frisquette.

Pour nous autres « bleus », cette journée sera bien longue. Nous devions enfiler nos costumes et passer chez la maquilleuse pour y être grimé, comme de vrais « acteurs ». Puis rejoignant le plateau le cœur battant, nous devions attendre. Attendre quoi ? De jouer notre scène pardi !  

« Silence ! Moteur !… Action ! » lancera tout à l’heure pour nous, l’assistant réalisateur.

Le réalisateur - barbe en broussaille et cheveux grisonnants – sera lui, derrière le caméraman, les yeux rivés sur sa visionneuse. Mais quand, après plusieurs claps et re-claps, il estimera la scène « réussie », il se lèvera, se frottera les mains et baragouinera : « c’est bon, on garde ! ».

Notre « rôle » ? Donner de la vie, à une rue sensée se trouver - miracle du cinéma - à... Belcourt, quartier d'Alger. Cette séquence mobilisera pas mal de figurants : hommes, femmes, enfants Abdelouahab devait remonter la rue à pas lents, une grosse miche à la main et le béret bien vissé sur la tête. Au même moment, sur un champs légèrement décalé, je croisais mon ami Sid-Ahmed, avec lequel, j’échangeais une poignée de main.

Au premier plan, Gérard Gamblin – alias Cormery - traversait la rue d’un pas mesuré. Cette scène millimétrée et chronométrée, d’apparence anodine, nous l’avions « rejouer » plusieurs fois. Mais quel plaisir d’entendre à chaque reprise : « Silence, Moteur…Action ! ». Nous avions le sentiment que nous vivions un moment exceptionnel, car à cet instant, notre rêve d’enfant s’accomplissait et devenait réalité.

Depuis ce temps, dans nos caboches, tout se télescopait dans un assourdissant tintamarre : Hollywood et ses stars, Beverly Hills, Los Angeles, Cannes… Un boucan bien « intime », que nous étions les seuls à entendre et qui nous faisaient, je l’avoue, le plus grand bien.

Au REFECTOIRE après le Tournage 

Toutes ces heures de tournage, ça creuse forcément. A quelques mètres du plateau, dans une annexe désaffectée d’une vieille minoterie, l’on avait installé un coin réfectoire. Le repas était frugal, mais l’ambiance autour de la table état joyeuse. Cette atmosphère - la  nôtre, pas celle d’Arletti - nous faisait oublier la fatigue et… tout le reste.

Il y' avait là Abdelouahab bien sûr, Youcef, Sid-Ahmed, et d’autres illustres figurants… tout comme nous, mais dont les noms m’échappent.

Un tournage comme prétexte à une rencontre

C’est dans cette « scène de vie » tournée dans une ambiance de communion et de fraternité, que nous nous sommes connus, toi qui venais de l’agronomie et moi de la médecine.

Le destin se donne parfois des prétextes pour s’accomplir. Le prétexte dont le Seigneur nous aura comblé, furent les coulisses d’un merveilleux et inoubliable tournage. Après cette extraordinaire aventure, nous ne nous sommes plus revus, toi retournant à son labo vert et moi à mon bunker.

Mais tu ne pouvais vivre loin de la nature. Dans  ton petit jardin, face à la mer, tu planteras une nouvelle plante, un plumbago du Cap, dont tu « piqueras » la bouture - c’est toi qui l’avoue- à l’entrée principale du Lycée Ould Kablia (ex-Lavoisier). Sacré Abdelouahab !

Et candidement, jour après jour, tu en guetteras la floraison. Le bleu délicat de ses fleurs te rappelleras le bleu de notre ciel, ce bleu sans pareil que tu nommais non sans fierté « notre zendjari national ». Et cela te comblait.

Cette générosité, cette piété et cette sensibilité, je les retrouve aussi - suprême bonheur - au bout d’une plume lumineuse. D’avoir lu et apprécié mon texte sur le cyprès du Tassili, cela m’a grandement honoré. Merci pour ce joli commentaire où tu incitais le lecteur à faire d’autres découvertes, en aiguisant chez lui cette curiosité scientifique, qui ne te quittait en fait jamais et que tu voulais « contagieuse ».

Ainsi était Abdelouahab : un tournesol frémissant s’ouvrant généreusement, toutes pétales dehors, au soleil de l’amitié.

Tu aimais tout autant les citations des grands auteurs que les pensées philosophiques dont tu illuminais le mur de ta page Facebook. Ta toute dernière, tu l’emprunteras à jacques Prévert : « Le temps mène la vie dure à ceux qui veulent le tuer ».

Pour ta famille, pour tes amis… je dirais avec Jean Ferrat : « Tu aurais pu vivre encore un peu »…mais le Destin est l’attribut du Seul Dieu.

Que Dieu t’agrée en Son Vaste Paradis.

Adieu l’ami, Adieu l’artiste. Et merci pour tout.

Par : Mahfoud BENTRIKI.

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