Sid ahmed

Sid-Ahmed Benalioua : Du Chaabi à la Nouba

Le mardi 29 septembre 2015 nous a quitté Sid Ahmed Benalioua, chanteur et virtuose de l’association mostaganémoise « Ibnou Badja » de musique andalouse. Il était âgé de 59 ans et s’apprêtait à jouir, d’une retraite longtemps attendue. Mais le destin en a voulu autrement. L’artiste fut enterré à Mostaganem, dans une atmosphère empreinte de dignité et de profonde affliction. Une pluie fine accompagnera l’enterrement.

Le regretté défunt était très apprécié, dans la vie comme sur scène, autant pour ses grandes qualités humaines que pour ses connaissances musicales qu’il mettaient généreusement à la disposition de ses élèves de la classe d’initiation.

A travers cet hommage que nous consacrerons au regretté disparu, nous retracerons son parcours artistique, tout en rappelant son engagement dans la formation des jeunes de l’association.

Chanteur racé et Gentleman musicien

Sid-Ahmed Benalioua, chanteur et musicien de l’association Ibn Badja de musique andalouse était un artiste doué d’une grande sensibilité. Instrumentiste et soliste hors pair, le regretté chanteur excellait aussi bien dans le chant andalou, le Hawzi et Aroubi, ainsi que dans le chant chaabi, style dans lequel il retrouvait, une remarquable ingéniosité, nous offrant lors de chaque récital, un moment  de  pure  délectation.

Personnalité artistique très attachante, Sid-Ahmed Benalioua restera pour Mostaganem, comme l’un des principaux fondateurs de l’association Ibn Badja de musique andalouse, où musicien-enseignant, il y formera depuis l’année 2004, date de création de la classe d’initiation, de nombreuses pépinières de jeunes musiciens.

Sid-Ahmed Benalioua est né 25 avril 1956 à Mostaganem mais grandira et fera sa scolarité à Sougueur (ex-Trezel), dans la wilaya de Tiaret, où sa famille s’y installera quelques mois après sa naissance.​

Chanteur et musicien émérite à l’association Ibnou Badja, Sid Ahmed Benalioua était un véritable homme-orchestre qui savait étaler une formidable maestria, aussi bien au Oûd, à l’alto, au mandole, qu’ au clavier. Il lui arrivait aussi lors des répétitions, de tâter aussi de la percussion.

Mais ce que l’on retiendra de lui, c’est qu’il s’était investi corps et âme dans la formation, noble mission qu’il accomplira avec une rare abnégation. A cet effet, son engagement dans le premier palier, réservé aux benjamins de l’ association, sera aussi absolu que sincère. Homme de terrain, il avait développé en tant que professeur, une manière d’enseigner, modulable et toute en douceur, qui captivera ses jeunes élèves. Mais de sa culture musicale et de sa dextérité instrumentale, il n’en tirait aucun orgueil. Bien plus, sa modestie et sa timidité quasi révérencieuse ainsi que son amabilité et son naturel réservé, le tenaient loin des projecteurs et des médias faiseurs de «vedettes », car Sid Ahmed avait une toute autre conception de l’Art.

Il se considérait plutôt comme un simple maillon dans la transmission d’un patrimoine multi-séculaire légué par nos augustes chioukh. Sa voix chaude et suave lui permettait d’aborder plusieurs registres musicaux avec une égale maestria. Et du chaabi au hawzi, en passant par le medh et l’ andalou, le ravissement était toujours-là. Ayant grandi dans un milieu familial imprégné de musique Chaabi, Benalioua affinera ses prestations et développera, dans ce genre populaire, une touche personnelle qui était très appréciée par de nombreux amateurs.

Un jour à la maison de la culture Ould Abderrahmane kaki, au sortir d’un récital du chanteur algérois Abderrahmane El Kobi, Sid Ahmed m’avoua les yeux pétillants, que cet artiste au style très cadencé et au phrasé aussi original que mélodieux, était en fait son modèle et le maître de chaabi pour lequel, il vouait une grande admiration.

Toutefois, de son vivant, Sid Ahmed Benalioua n’a jamais été attiré, ni par la facilité ni par le plagiat, procédés devenus hélas aujourd’hui, un « label » pour certains « imitateurs » en mal de notoriété.

A l’opposé de cette génération de chanteurs, allègrement versés dans le registre du mimétisme débridé, il réussira à se forger un style qui avait beaucoup de caractère. De ce fait, il pouvait chanter avec une déconcertante aisance, le répertoire d’El Aachab, d’El Anka ou même d’ El Kobi… sans laisser transparaître une quelconque obédience.

Ses premiers pas dans le monde musical

Le jeune Sid Ahmed grandira dans une famille de mélomanes. Son père et son oncle maternel  étaient des férus de musique chaabi. Dans le salon de la maison, trônait un vieux piano qui attirait irrésistiblement le jeune garçon et les airs de chaabi, que son paternel écoutait sur son pick-up berceront sa prime jeunesse. De plus, la guitare offerte par l’oncle Tahar au frère Mohamed, était toujours à portée de main. Comment dés lors ne pas succomber à tous ces « joujoux musicaux » ?

Jeune adolescent, il forme à Sougueur, avec l’aide de ses frères et de camarades musiciens, son tout premier orchestre chaabi. C’était à la fin des années soixante.

Quelque temps après, une belle opportunité va se présenter à notre jeune chanteur. En effet, le passage à Sougueur, de l’émission «inter-lycées», va lui donner l’occasion de passer sur la Radio Nationale où bon nombre d’auditeurs découvriront avec ravissement, une voix agréablement mélodieuse. Il était alors âgé d’à peine 13 ans.

C’est précisément lors de l’une de ces émissions culturelles, qui passaient chaque samedis après-midi, que je fis la connaissance « radiophonique » de Sid Ahmed.  

Souvenez-vous. Chaque semaine, notre radio nationale nous proposait des joutes culturelles entre 02 classes terminales de 02 lycées du territoire national, choisis par un jury. Ces palpitants duels étaient émaillés de pauses récréatives dédiées le plus souvent à la chanson. C’est au cours d’un de ces intermèdes musicaux que j’ai découvert, la toute première fois, la voix agréablement mélodieuse de Sid Ahmed. « Tiens, me suis-je dis presque étonné, du chaabi à Sougueur ! ».

A l’autre bout de l’antenne, je ne savais pas qui était ce jeune chanteur, mais l’énigme n’allait pas tarder à être éclaircie. Et c’est l’animatrice qui, en prononçant son nom, ira percer le mystère qui me tenais en haleine : le jeune chanteur avait un patronyme originaire de notre ville. Tout s’expliquait alors.

Les années sont passées et quand il m’arrivait de lui rappeler, en aparté, cette tranche de jeunesse, je revoie encore son visage d’un naturel rubicond, s’illuminer d’un large sourire, ajoutant la mine doucereuse : « oh, j’étais bien jeune, je devais avoir 13 ou 14 ans ».

Musicien dans l’âme, il se met en tête d’explorer un autre territoire musical. Peu à peu, le chant des sirènes se fait de plus en plus andalou et la çan’aa algéroise qu’il écoutait sur sa radio, l’attire et l’envoûte. Les chanteurs Mohamed Khaznadji et Sadek Bedjaoui le subjuguent. Voulant  énétrer les arcanes de la Nouba, il se tourne vers sa ville natale, cité qui connaît depuis 1967, une résurgence de la musique andalouse grâce à l’heureuse initiative de Hadj Bouzidi Benslimane (1912-1990), un ancien du « cercle andalou » du cheikh Habib Bentria (1902-1950). 

Cette quête de la çan’aa l’obligera ainsi à faire de longs et fréquents déplacements vers Mostaganem où brillait la prestigieuse association andalouse de Nadi El Hillal Ettakafi, placée alors sous la houlette d’un proche parent, le Maître Moulay Ahmed Benkrizi, un ancien sociétaire d’El Djazairia El Moussilia et ancien élève du maître Hadj Omar Bensemane.

Pour notre jeune Sougueurois, l’immersion dans le monde andalou, sefera durant les années soixante dix, juste après que Cheikh Moulay ne prennes la direction musicale du Nadi. Patiemment, pendant de longs mois, le jeune Benalioua s’abreuvera de musique andalouse. Avec zèle et application, il étoffe ses connaissances et à chaque retour à Sougueur, il emmène dans ses bagages, des enregistrements qu’ils l’aideront à peaufiner son apprentissage.

L’osmose avec la Nouba s’opérant d’une façon harmonieuse, Sid Ahmed aura dans l’idée de fonder une formation de musique andalouse, projet qu’il soumettra à son aîné Mohamed. Après la création de la troupe musico-théâtrale « les Nadoristes » en 1974, son rêve se réalisera en 1977, année où il créera avec l’aide  de ses frères Mohamed et Mustapha, la « troupe musicale El Amel », qui aura vite la carrure d’une association, devenant « Association El Amel de musique andalouse ».

La Nouba andalouse venait d’être semée à Sougueur, daira agro-pastorale de l’arrière pays de la Wilaya de Tiaret. Au cours de cette même année 1977, l’association signe à Tlemcen sa toute première participation à un festival. De 1978 à 1982, Sid Ahmed prépare en Hongrie, un diplôme en électro-mécanique, délégant de ce fait la direction de l’association à son frère Mohamed.

Et d’année en année et de festivals en festivals, aussi bien à Tlemcen, à Alger, Blida ou Constantine, la  jeune association ira se bonifier au contact d’ensembles chevronnés, ce qui lui permettra de relever ses prestations et de nourrir l’espoir d’intégrer un jour, le gotha de la çan’âa. Et le travail paiera puisque à Alger, au cours d’un festival, ses performances lui vaudront de recevoir les félicitations de Sadek El Bidjaoui et celles de Ahmed Serri, qui depuis Constantine, saluera la gageure des fondateurs d’ « El Amel », d’avoir pu implanter la çan’âa dans une contrée pastorale que rien ne prédisposait à la musique andalouse. Le vent en poupe, l’orchestre sera sollicité par la RTA pour des enregistrements, ce qui lui permettra de toucher ainsi un  large public.

De Sougueur à  Mostaganem et du Chaabi à la Nouba        

Vers la fin des années quatre-vingt, Sid Ahmed Benalioua est affecté à l’Oravio (office régional avicole de l’ouest) de Ain Nouissy, dans la wilaya de Mostaganem. La tête foisonnant de projets et n’écoutant que sa passion, Sid Ahmed se lancera un palpitant challenge, celui de créer un orchestre, prélude à un rêve andalou qu’il gardera dans ses tréfonds.

Après bien des appréhensions, l’aventure se met en branle et connaîtra ses prémices en ce mois de mai 1999, quand Sid Ahmed soumettra son idée à Khlifa Mohamed, un  ancien musicien du  Nadi. L’idée reçoit l’assentiment enthousiaste de Fayçal Benkrizi, un autre ancien du Nadi et fils cadet du maître Hadj Moulay. L’idée prend peu à peu corps, et en 2001, suite à une assemblée élective, sera créée l’Association « Djemaiet Hadj El Bouzidi Benslimane », qui fera malheureusement long feu, en raison de certaines considérations exogènes qui annihileront le projet.

Mais qu’à cela ne tienne, cecontretemps n’affectera pas pour autant la dynamique enclenchée, puisque le 24 février 2002, suite à une nouvelle assemblée constitutive, naîtra l’association « Ibnou Badja » de musique andalouse, qui élira domicile, après bien des péripéties, à la toute nouvelle maison de la culture de Mostaganem, dirigée alors par Mostefa Abderrahmane. Sid Ahmed Benalioua sera le premier président de la jeune association.

Depuis cette date, le défunt investira et jusqu’à sa maladie, une abnégation peu commune et une remarquable ardeur, qu’il servira avec un talent rare et une admirable générosité.

Lors des soirées andalouses organisées aussi bien à la maison de la culture que dans les jardins de Djenatou El Arif… nous étions conviés chaque fois à un moment privilégié, quant au détour d’une touchia, d’un inqilab, ou d’un istikhbar, l’artiste en osmose avec l’orchestre d’Ibnou Badja, nous gratifiait - visage perpétuellement rayonnant - d’une touche envoutante qui, en libérant des gammes aériennes au riche chromatisme, invitait l’esprit à s’élever et à s’envoler vers les magnifiques roseraies de Ghernata, Ishbilia, et vers la belle Cordoba, que traverse nonchalamment Guadalquivir et dont les berges frémissantes se souviennent encore, de l’incomparable voix de Zyrieb, celui là même qui donnera ses lettres de noblesse à la musique dite andalouse.

Que dire d’autre du regretté disparu, sinon que sa culture musicale s’étendait vers d’autres rivages, essentiellement vers la musique classique universelle et le jazz. Et à  propos de musique classique, j’ai souvenance d’une soirée donnée par l’ensemble symphonique d’Alger, à la maison de la culture Ould Abderrahmane kaki. C’était je crois en 2009. C’est lui qui me mit au courant, sachant l’intérêt que je portais à ce genre de musique. Il aura même l’extrême gentillesse de préciser : « le concert sera donné à la salle bleue ; il commencera à 19 heures, il faudra qu’on soit à l’heure! ». Puis il s’empressa d’ajouter avant de s’éclipser : « j’ai tout juste le temps ».

Au programme, l’opéra Aida de Verdi. Elégant et le teint frais, il était accompagné par sa petite famille. Pétri de générosité, Sid Ahmed aimait partager les belles émotions qui  le faisaient vibrer. Quelques mois plus tard, nous partagions une autre émotion tout aussi culturelle. Nous nous retrouvions en effet, comme figurants sur le plateau du film « le premier homme » que le réalisateur italien Giani Amélio tournera à Mostaganem en 2010. Et là encore, toute sa famille participera au tournage. Sacré Sid Ahmed ! Un véritable globe-trotter de la culture !

Entre son travail, l’enseignement et les répétitions, il trouvait le temps de bichonner sa jardinière, à décorer ses pots, à planter des graines… Et en cela, sa candeur était profondément humaine, et sa main verte était aussi généreuse que son cœur.

Profondément pieux, il accomplira au cours du premier mois de sa retraite, le petit pèlerinage à la Mecque (omra). Comme il tiendra à participer en cette fin d’année 2014 et malgré les premiers signes de  la maladie, à la célébration du 12 éme anniversaire de l’association Ibnou Badja, en offrant au public, une bien agréable surprise, un magnifique medh de Sidi Lakhdar Benkhlouf.

Chanteur racé et musicien virtuose, Sid Ahmed Benalioua laissera un souvenir impérissable, aussi bien dans son association que parmi les nombreux mélomanes mostaganémois, qui regrettent déjà sa voix chaude et mélodieuse, mai  aussi son humilité, sa bonhomie et son perpétuel sourire qui rayonnait à tout bout de champ.

Le regretté artiste était père de trois enfants, et tous ont été musiciens dans l’association ibnou Badja.

Quant à ses anciens élèves qui font présentement  le bonheur du grand orchestre d’ Ibnou Badja, chaque note égrenée et chaque frottement d’archet, leur rappellera un professeur attentionné et ô combien patient, qu’il leur aura permis, à l’instar d’un père attentionné, de faire les tous premiers pas dans le monde féerique de la musique andalouse, grâce à des cours qui étaient des moments de pur délice où la note avait un gout de praline.

Merci cheikh pour tout ce que tu as fait pour la musique; pour tout ce que tu as donné à tes élèves. Merci pour ta générosité, ta gentillesse, ta simplicité, ta fidélité et pour ta merveilleuse sollicitude. Merci pour nous avoir offert ces moments de pur bonheur qui chantent encore en nous et que nous n’oublierons jamais. Les jours et les années passeront, mais ton souvenir grandiose luira éternellement dans nos cœurs.

Dieu t’agrée en son Vaste Paradis.

Adieu l’Artist, Adieu Cheikh et encore une fois merci.

Par : Dr. Mahfoud BENTRIKI.

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau